Maître Lucien Jullemier,
à un tournant de l'affaire Dreyfus



LES MÉMOIRES DU SÉNATEUR
SCHEURER-KESTNER



J'espérais en avoir fini avec mes comparutions devant le juge d'instruction et je m'en félicitais, quand un incident vint à la traverse.

Le vendredi 26 novembre 1897, je déjeunais à la Maison Dorée avec quelques amis lorsqu'on m'amena un personnage inconnu de moi, mais très connu de deux des amis avec lesquels j'étais à table.

Cet inconnu me dit qu'il existait des lettres d'Esterhazy très compromettantes pour lui, lettres qui avaient figuré dans un procès il y a une dizaine d'années et qui se trouvaient entre les mains de Mme de Boulancy.

Mme de Boulancy avait cherché à se faire épouser par Esterhazy ; mais ce dernier, qui n'en voulait qu'à son argent, après s'être fait avancer, par la dame, une soixantaine de mille francs, lui échappa. De là, procès, suivi d'une condamnation d'Esterhazy.

Mme de Boulancy, me dit l'inconnu, voudrait bien livrer ces lettres qui sont abominables du point de vue patriotique, mais redoute la colère d'Esterhazy ; cependant, elle les laisserait prendre chez elle par autorité de justice.

Le soir même, j'étais chez Me Jullemier, jeune avocat, l'ami m'avait-on dit de Mme de Boulancy, et je lui demandais l'une des lettres pour la montrer au général de Pellieux. Cette lettre me fut remise ; c'était précisément la plus importante de toutes, celle où Esterhazy regrettait de ne pas être un uhlan en train de saccager Paris.

Je quittai Me Jullemier avec cette lettre à onze heures du soir et je rentrai chez moi. Le lendemain samedi, à neuf heures du matin, je montrai la lettre au général de Pellieux en lui demandant de la faire saisir avec tout le paquet qui se trouvait chez Mme de Boulancy.

La lettre que j'avais montrée au général me fut rendue et, à dix heures du matin, je la restituai à Me Jullemier.

L'après-midi, la saisie fut opérée.

L'attitude du général de Pellieux m'avait paru fort singulière. Je n'avais plus devant moi l'officier instructeur du premier jour, semblant prendre au sérieux le mandat qui lui avait été confié ; j'avais eu devant moi un adversaire auquel la lecture de la fameuse lettre dite du « uhlan » avait produit un effet des plus singuliers. À mesure que j'avançais dans ma lecture et que mon indignation croissait, le général de Pellieux prenait un air de gaieté et c'était en riant qu'il avait écouté les dernières phrases.

Il paraît que j'étais venu, ce matin-là, en véritable trouble-fête : le général venait d'achever son rapport, concluant à un non-lieu. En lui demandant une saisie, je rouvrais la procédure, ce qui n'étais pas précisément pour son agrément.



[Auguste Scheurer-Kestner, Mémoires d'un sénateur dreyfusard (Présentation et notes d'André Roumieux, préface d'Alain Plantey), Strasbourg, Bueb & Reumaux, 1988, in-8°, 316 p., Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 732 550.]

 
[1] SCHEURER-KESTNER. Ancien élève de Pasteur, chimiste éminent, Auguste Scheurer-Kestner laissera derrière lui une somme considérable de travaux de première importance. Il est un des pionniers du rapprochement entre la recherche chimique et l'industrie. Il sera d'ailleurs jusqu'à sa mort le directeur technique de la fabrique de produits chimiques de Thann (plus tard « Thann et Mulhouse »).
  Né le 13 février 1833, il avait épousé le 25 novembre 1856 Céline Kestner, fille de l'industriel Charles Kestner qui animait à Thann un groupe de notables républicains farouchement opposés à Napoléon III et dont les filles épouseront toutes des hommes politiques anti-bonapartistes (« le clan Kestner »).
  Auréolé du prestige de ses menées contre la police secrète de l'Empereur, qui lui valurent la prison, Auguste Scheurer-Kestner fut élu député le 2 juillet 1871 et devint sénateur inamovible le 15 septembre 1875. Vingt ans plus tard, il était le dernier représentant de l'Alsace française au Parlement.
  Il décédera à Bagnères-de-Luchon le 19 septembre 1899, le jour même où Émile Loubet signera la grâce de Dreyfus.

 
[2] MAISON DORÉE. La Maison Dorée, à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Laffitte, était depuis 1839 un célèbre restaurant (elle fait aujourd'hui partie des immeubles du siège de la Banque nationale de Paris).





Maître Jullemier,
et la « lettre du Uhlan »



LES LETTRES D'ESTERHAZY


À la fin du mois de novembre, il est clair que le général de Pellieux va rendre une ordonnance de non-lieu. La presse l'annonce déjà. Mais voici que Mme de Boulancy, l'ancienne maîtresse d'Esterhazy, à qui celui-ci a emprunté, escroqué, beaucoup d'argent, décide de se venger. Elle a remis à son avocat, Me Jullemier, les vieilles lettres de son cousin, amant et débiteur, où il lui exprimait, en termes délirants, sa haine de la France et son mépris de l'armée française. L'avocat rencontre Scheurer-Kestner, par l'entremise d'un ami commun. Il lui montre les lettres. Il lui remet la plus violente de ces diatribes, celle où Esterhazy écrivait - treize ans plus tôt - à Mme de Boulancy :

      « Si ce soir on venait me dire que je serai tué demain comme capitaine de Uhlans en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux...

« Tu te trompes complètement sur ma nature et mon caractère ; je vaux certainement, au point de vue général, infiniment moins que le dernier de tes amis, mais je suis un être d'une tout autre espèce qu'eux ; c'est du reste là-dessus qu'on se trompe généralement sur mon compte ; mais à l'heure présente, exaspéré, aigri, furieux, dans une situation absolument atroce, je suis capable de grandes choses si j'en trouvais l'occasion, ou de crimes si cela pouvait me venger.

« Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir. Aussi, tous les petits potins de perruquiers en goguette me mettent-ils dans une rage noire ; et si je pouvais, ce qui est beaucoup plus difficile qu'on ne croit, je serais chez le Mahdi dans quinze jours.

« Ah ! les "on dit que" avec le "on" anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d'une femme à une autre colporter leurs ragots de lupanar et que chacun écoute, comme cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d'assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres !

« Voilà une fête que je rêve.

« Ainsi soit-il. »

Le jour même Scheurer va présenter cette lettre au général de Pellieux. Il est un peu gêné de sa démarche. Il demande que toute la correspondance d'Esterhazy soit saisie chez Mme de Boulancy. Pellieux résiste. Il voit que la situation se gâche, et il est pris de scrupules juridiques. Il demande au commandant Henry le nom d'un magistrat qu'il pourrait consulter sur les problèmes de droits que pose cette affaire. Henry lui conseille un jeune juge d'instruction, intelligent, habile, auquel on confiait depuis quelques années les affaires d'espionnage, le juge Bertulus. Le commandant Henry avait souvent entretenu Bertulus des dossiers réunis contre Dreyfus et aussi contre Picquart. Il le croit suffisamment prévenu. Pellieux décide donc de prendre l'avis, sur les questions de procédure pénale, du juge Bertulus qui, surpris de cette confiance, prend la précaution de se faire autoriser par le garde des Sceaux. On décide la perquisition. Le 27 novembre, le commissaire de police se présente chez Mme de Boulancy qui livre « spontanément » les lettres. Et le 28 novembre au matin, Le Figaro, documenté par Mathieu Dreyfus et Joseph Reinach, publie la fameuse lettre, dite « lettre du Uhlan », qui apprend à l'opinion française et à l'opinion étrangère les sentiments que le commandant Esterhazy porte à la France et à son armée.

[Jean-Denis Bredin, L'Affaire, Fayard/Julliard, Paris , 1993]



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