Un Jullemier sur l'Atlantique en feu


L'Atlantique
L'Atlantique au large de Vigo.
 
 
L'Atlantique fut le plus prestigieux des paquebots jamais mis en service sur la ligne d'Amérique du sud. Véritable palace flottant, il possédait une galerie marchande dans une rue centrale longue de 137 mètres, qui ne comportait pas moins de 40 boutiques de luxe.
 
 
L'Atlantique, salle à manger des première classe
La salle à manger des première classe
(Compagnie de Navigation Sud-Atlantique).

 
 
S'il fut le navire de tous les superlatifs, il fut aussi le plus malheureux. Dès sa construction, des difficultés apparaissent et, après un énorme succès commercial et dix rotations sans histoire (inauguré le 26 septembre 1931, il partit le 29 septembre pour sa première traversée à destination de Rio de Janeiro et Buenos Aires), il fut ravagé par un incendie criminel.

L'incendie se déclara le mercredi 4 janvier 1933 vers 4 heures 30. L'Atlantique avait quitté la veille les appontements de Pauillac-Trompeloup pour se rendre au Havre où il devait passer en carénage et subir quelques travaux. Après le SOS lancé alors que L'Atlantique se trouvait à l'ouest de Guernesey, plusieurs navires s'étaient portés au secours de L'Atlantique, dont le cargo hollandais Achilles.
 
 

L'Atlantique en feu
L'Atlantique en feu
(Associated Press)

 
 
Le jour s'était levé et, du pont de l'Achilles, Paul Dejoie [officier-mécanicien chargé des chaufferies à bord de l'Atlantique] s'aperçut qu'il y avait encore quelques personnes sur l'avant du paquebot en flammes.

C'était le capitaine Schoofs qui, avec une dizaine d'hommes s'était réfugié sur le gaillard. Trois de ces marins seulement étaient munis d'une ceinture de sauvetage. Il y avait là notamment le second, Gustave Gaston, le médecin du bord, le docteur Jullemier, et le boy annamite du commandant Schoofs qui restera jusqu'au bout à ses côtés. Le petit groupe de treize personnes se trouvait isolé sur un espace étroit près de l'étrave, à près de quinze mètres au dessus de la mer furieuse. Aucune autre issue pour eux que de se précipiter dans les flots. Le commandant Schoofs fut catégorique :

- Il faut quitter le navire !

Mais plusieurs hommes ne savaient pas nager. Ils hésitaient. Le second capitaine demanda au commandant Schoofs l'autorisation de se lancer le premier, pour montrer l'exemple.

Il enjamba la lisse, se saisit d'un filin et commença à descendre. On le vit un instant, tourbillonnant dans le vide, puis il disparut dans les flots.

Quelques longues secondes passèrent et l'officier réapparut à la surface. Il fut repêché, à demi évanoui, par une embarcation du Ford Castle.

Gustave Gaston racontera plus tard qu'il ne dut d'avoir la vie sauve qu'au fait que, lorsqu'il émergea à la surface après son plongeon dans l'eau glacée, il fit la planche, mains aux hanches, coudes écartés et genoux à demi pliés, ce qui lui permit d'attendre les sauveteurs.

À bord de L'Achilles, Paul Dejoie réussit à convaincre le second-capitaine du cargo hollandais d'aller recueillir ces hommes en lui assurant qu'aucune explosion de l'Atlantique n'était à craindre, les précautions ayant été prises pour mettre bas les feux et couper les alimentations de mazout.

L'Achilles dépêcha vers le navire en feu une de ses embarcations et, un à un, tous les hommes qui s'étaient réfugiés à l'avant du paquebot se laissèrent glisser à la mer le long des filins. Le commandant Schoofs, quittant le navire le dernier selon la tradition, fut recueilli par le Ford Castle où il retrouva le capitaine Gaston qui l'avait précédé de peu.

La plupart des hommes furent recueillis par les Hollandais, qui firent preuve, en la circonstance, d'une audace extraordinaire, s'approchant à quelques mètres seulement du paquebot, au risque d'être fracassés avec leur chaloupe contre les flancs du navire. Tandis qu'il nageait pour saisir le bout qui lui était jeté par les sauveteurs, le commandant Schoofs s'aperçut que le docteur Jullemier était en mauvaise posture : il avait accroché un cordage du paquebot, mais, ayant perdu connaissance, il disparaissait à demi sous les lames. En quelques brasses, Schoofs fut près du médecin, lui donna un grand coup sur le bras pour l'obliger à lâcher prise et prévint les Hollandais qui parvinrent à repêcher l'infortuné praticien.

 
 
[Bernard Bernadac et Claude Molteni de Villermont, L'Incendie de l'Atlantique, Marines Édition, Nantes, 1997]  
 
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