LÉGATION
de la
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
en
ARGENTINE

Ministère des Affaires Étrangères

Amérique

N° 55
Buenos-Aires, le 27 avril 1914
   
DIRECTION POLITIQUE
ET COMMERCIALE
19 MAI 1914
Série B Carton 141 Dossier 3

 
MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Cabinet du Ministre
18 MAI 1914
CHEF DU CABINET

 


Le Ministre de France en Argentine à Son Excellence Monsieur le Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères à Paris.


L'Argentine et les
événements du Mexique



    Dans mon rapport du 25 de ce mois, je m'appliquais à faire ressortir les efforts des États-Unis pour réaliser un rapprochement à la fois politique et économique avec l'Argentine et je montrais les résistances provoquées à cet égard par les procédés du gouvernement de Washington vis-à-vis de certaines républiques américaines. Les événements du Mexique, comme il fallait s'y attendre, ont rendu ce sentiment plus vif et plus aigu. Quelles que soient les fautes et les erreurs commises par les divers gouvernements mexicains depuis deux ou trois ans, on ne peut se défendre ici de sympathie pour ce peuple dont l'existence même est menacée par la puissance formidable des États-Unis. Et, en dépit de l'intérêt qui attire les hommes d'affaires argentins du côté des capitalistes nord-américains, il existe une sorte de solidarité latine qui agit fortement sur la mentalité de ce pays et qui, pour sentimentale qu'elle soit, ne laisse pas d'être un facteur important dans les relations internationales.
    L'Argentine a, comme d'ailleurs les autres états sud-américains, un grand intérêt à ce que le conflit entre les États-Unis et le Mexique ne se prolonge pas et à ce que l'ordre soit rétabli dans ce dernier pays. En dehors du discrédit que ces événements risquent de jeter en Europe sur les républiques de l'Amérique en général, il en résultera forcément un ralentissement dans les affaires et dans les relations commerciales. L'Argentine sera particulièrement atteinte. L'afflux des capitaux dont elle a besoin et qu'elle se plaisait à escompter va se trouver encore ajourné ; le commerce avec les États-Unis dont l'essor, ces dernières années, était si plein de promesses, risque d'être ralenti : aucune grande entreprise ne sera sans doute créée ici avant quelque temps. On prévoit donc la prolongation de la crise économique actuelle et cette perspective alarme les esprits, car on avait confiance que l'année 1914 réparerait les mécomptes de 1913.
    C'est pourquoi l'opinion publique applaudit unanimement à l'initiative prise par les trois grands états sud-américains, l'Argentine, le Brésil et le Chili, d'offrir leur médiation à Mexico et à Washington pour arrêter le conflit. Quel que doive être le résultat de la négociation, on considère comme un acte de haute portée le fait que les trois états soient intervenus aussi activement et on se félicite que leurs bons offices aient déjà été acceptés par les États-Unis. On estime que, de toute façon, cette intervention, à une heure aussi critique, n'aura pas été inutile et que l'Argentine, en attendant mieux, en retirera, au moins, un bénéfice moral.


Jullemier H.

[Ministère des Affaires étrangères, Nouvelle série, Argentine/6 - Politique étrangère, Dossier général, 1896-1917]