LÉGATION
de la
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
en
ARGENTINE

Amérique

N° 47
Buenos-Aires, le 10 avril 1914
   
DIRECTION POLITIQUE
ET COMMERCIALE
9 MAI 1914
Série B Carton 141 Dossier 1

 
MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Cabinet du Ministre
6 MAI 1914
CHEF DU CABINET

 


Le Ministre de France en Argentine à Son Excellence Monsieur Gaston Doumergue, Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères.


Voyage du Prince
Henri de Prusse



    Le Prince Henri de Prusse, dont j'annonçais le voyage par ma lettre du 11 du mois dernier, est arrivé à Buenos-Aires le 30 mars sur le « Cap Trafalgar », accompagné de la Princesse et d'une suite peu nombreuse.
    Son séjour dans ce pays a été très court et n'a pas, contrairement à ce qu'on attendait, donné lieu à de grandes manifestations. Lui-même, d'ailleurs, a paru vouloir se dérober à des démonstrations trop accentuées. Mon collègue d'Allemagne m'avait déjà prévenu que le désir du Prince et de la princesse était de n'accepter que le minimum de cérémonies officielles et de consacrer la majeure partie de leur temps à la colonie et à la visite des choses intéressantes du pays.
    Le lendemain de leur arrivée, le 31 mars, il y eut un dîner d'apparat, auquel assistaient tous les membres du Gouvernement, chez le Vice-Président de la Nation. M. de La Plaza avait préparé un long discours ; à la demande du Prince, il n'y eut pas d'allocution, et les toasts se réduisirent à un simple échange de vœux en faveur des deux nations.
    Dès le lendemain, le Prince et la Princesse partaient pour le Chili, où des fêtes et cérémonies plus nombreuses et d'un caractère plus officiel, banquets, revues militaire et navale, etc., les attendaient. Le retour à Buenos-Aires eut lieu le 8 de ce mois et ce nouveau séjour de 48 heures ne fut marqué par rien de particulièrement saillant. À son arrivée, le Prince visita les installations du port et ce qui caractérise spécialement l'activité industrielle et commerciale de ce pays, les frigorifiques, les élévateurs de grains, une importante brasserie, etc. Il se rendit également à La Plata pour jeter un coup d'œil sur l'Université et le musée. Le soir, il offrit à bord du « Cap Trafalgar » un dîner au gouvernement argentin.
    Le 9, le Prince assista à l'embarquement des troupes en partance pour les manœuvres et fit une excursion au Tigre, la villégiature élégante des Argentins sur le Rio. Le soir, il se rendit au Club allemand où les notabilités de la colonie lui furent présentées, et le 10 il partit de bonne heure pour Montevideo, sur le contre-torpilleur « Catamarca » construit en Allemagne et mis à sa disposition par le gouvernement argentin, afin de lui permettre de visiter la capitale de l'Uruguay et de reprendre le soir même le « Cap Trafalgar » à son passage.
    Si j'ai donné dans ses principaux détails le programme du séjour du Prince en Argentine, c'est pour montrer combien ce programme a été discret, et par suite le peu d'impression que la visite a pu faire sur l'opinion. La population en général a paru ignorer la visite princière, parce qu'il n'y a eu ni revue, ni représentation théâtrale, ni démonstration publique extérieure quelconque.
    À première vue, il semblerait donc que, comme pour la visite de l'escadre allemande, ce soit surtout la colonie germanique qui ait été touchée par le voyage princier et qui en ait ressenti une exaltation de ses sentiments patriotiques. Mais l'effet ne s'en tiendra pas là, et les Allemands escomptent d'autres conséquences. Y avait-il, comme on l'a dit, dans la pensée qui a inspiré ce voyage, le désir d'effacer le souvenir de celui de Roosevelt et de répondre aux manifestations de toute sorte des États-Unis depuis une année ? Les Allemands ici s'en défendent vivement. Mais ils avouent avec franchise leur espérance de voir, à la suite de la visite princière, les relations économiques entre les deux pays se resserrer encore et les commandes à l'industrie allemande devenir plus nombreuses et plus considérables. Le fait que le Prince ait pris passage sur un paquebot de la Compagnie hambourgeoise constitue tout d'abord une réclame qui a son prix. Le nombre de bateaux de luxe pour l'Argentine augmente chaque année, et la clientèle, surtout par ce temps de crise économique, n'est pas suffisante pour alimenter une telle quantité de navires ; la concurrence va donc devenir très âpre entre les diverses compagnies, et les Allemands qui ont bénéficié ces dernières années, grâce surtout à notre effacement, de la faveur des Argentins, cherchent par tous les moyens à retenir les riches passagers. Ils font valoir en outre la cordialité des rapports entre les deux nations, l'existence de la mission d'instruction militaire allemande à Buenos-Aires, le nombre des officiers argentins qui tous les ans vont étudier en Allemagne, l'importance des entreprises germaniques en Argentine, surtout dans le domaine de l'électricité, l'extension des maisons allemandes de banque et de commerce et enfin le développement du mouvement maritime avec l'Europe et les ports de la Plata sous pavillon allemand. Tout cela est exact. Mais, comme je l'ai signalé déjà, il n'en demeure pas moins que les intérêts allemands, pour considérables qu'ils soient, sont menacés par la progression des intérêts concurrents et principalement par l'action résolue des États-Unis. La visite du Prince Henri ne manquera pas de stimuler les entreprises allemandes et d'attirer à elles la faveur du public et peut-être du gouvernement. Je n'ai pu encore savoir si les entretiens avec M. de La Plaza auront pour effet de nouvelles commandes à l'industrie germanique. Mais dans l'état des finances argentines, et en raison de l'esprit d'économie inspiré dans toutes les administrations par le Chef de l'État, il ne semble pas qu'il y ait beaucoup à attendre actuellement de ce côté./.


Jullemier H.

[Ministère des Affaires étrangères, Nouvelle série, Argentine/6 - Politique étrangère, Dossier général, 1896-1917]