LÉGATION
de la
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
en
ARGENTINE

Amérique

N° 11847
Buenos-Aires, le 13 novembre 1913
   
DIRECTION POLITIQUE
ET COMMERCIALE
9 DÉCEMBRE 1913
Série B Carton 141 Dossier 1

 
MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Cabinet du Ministre
9 DÉCEMBRE 1913
CHEF DU CABINET

 


Le Ministre de France en Argentine à
Son Excellence Monsieur Stephen Pichon,
Ministre des Affaires Étrangères.


Visite de M. Roosevelt
Les États-Unis et
l'Argentine



   L'accueil fait par les autorités et la population de Buenos-Aires en général à M. Roosevelt a été beaucoup plus chaleureux qu'on ne pouvait le supposer après la campagne de presse qui avait été tentée contre l'ex-Président et dont j'ai rendu compte dans mon rapport du 27 du mois dernier. Les Argentins sont flattés de recevoir les visites de hautes personnalités étrangères, quelles qu'elles soient ; elles constituent à leur avis la meilleure des réclames pour le pays ; et dans ce sentiment, ils font tout le possible afin de frapper l'esprit de leurs hôtes et faire apparaître l'Argentine et surtout Buenos-Aires sous l'aspect le plus brillant.
   M. Roosevelt, arrivé le 5 sur un croiseur uruguayen mis à sa disposition à Montevideo, doit partir le 15 pour Tucuman et le Chili. Il a été accablé ici de fêtes et de réceptions officielles, et durant tout son séjour, il s'est appliqué à se montrer aimable et prévenant envers tous ceux qui l'approchaient. L'impression de force brutale qui se dégage de cet homme puissant d'allures, de gestes et de paroles paraît avoir été profonde ; mais il semble qu'elle ait moins touché que la correction pleine à la fois de réserve et de bonne grâce de M. Robert Bacon. M. Roosevelt demeure très discuté dans beaucoup de milieux argentins qui lui reprochent le peu de sympathie qu'il a témoignée jadis envers la domination et la mentalité espagnoles. Les étudiants avaient comploté une manifestation hostile à son égard que l'on a eu peine à empêcher, et on a craint également des coups de sifflet lorsqu'il prenait la parole en public.
   Ses conférences et allocutions, toutes prononcées en anglais, n'ont d'ailleurs rien présenté de saillant, ni de nouveau. Il a parlé surtout de la démocratie dans les états américains, de la Constitution des Etats-Unis et de celle de l'Argentine, du développement matériel et moral des deux pays, et enfin de la doctrine de Munroe, avec laquelle, dit-il, l'Argentine n'a rien à voir, car elle n'a pas besoin de protection et est de force à se défendre toute seule.
   Quelles que soient les réserves que font les Argentins eux-mêmes sur l'homme et sur son œuvre, la visite de M. Roosevelt venant après celle de M. Bacon et celle des délégués de la Chambre de commerce de Boston, ne saurait demeurer sans conséquences. Il apparaît bien que les Etats-Unis cherchent à étendre leur action économique et morale sur les républiques sud-américaines et à évincer l'influence européenne. Leurs affaires de toute nature dans ce pays, déjà si nombreuses, ne pourront que bénéficier de l'état d'esprit créé par ces rapprochements, et des sentiments plus cordiaux qu'ils amèneront. On assure que M. Roosevelt voudrait surtout développer les entreprises américaines dans le Paraguay et au Brésil, et que le Syndicat Farquhar, qui retrouve ici un regain d'actualité, serait dans la combinaison.


Jullemier H.

[Ministère des Affaires étrangères, Nouvelle série, Argentine/6 - Politique étrangère, Dossier général, 1896-1917]